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“La campagne est terminée, on ne parlera que de la Cour suprême”, a déclaré le chercheur Jean-Eric Branaa après la mort de Ruth Bader Ginsburg

Avec la mort de ce magistrat progressiste, une course commence pour voir si Donald Trump parviendra à nommer un remplaçant conservateur, qui ancrera définitivement une institution capitale aux États-Unis à droite.

Des milliers d’Américains se sont rassemblés sur les marches de la Cour suprême de Washington dans la nuit du 18 au 19 septembre. Ils voulaient rendre hommage à la juge Ruth Bader Ginsburg, décédée quelques heures plus tôt à l’âge de 87 ans. Mais l’émotion suscitée par la disparition d’un magistrat, devenu une idole des démocrates, s’explique aussi par l’étendue du pouvoir de la plus haute cour américaine sur les droits des citoyens. Son siège désormais vacant, c’est une bataille politique qui s’ouvre: les républicains et Donald Trump feront tout pour qu’il soit remplacé par un conservateur, alors que l’élection présidentielle du 3 novembre approche et que les démocrates pourraient, en janvier, obtenir leur mains sur la Maison Blanche et le Sénat.

Pour comprendre les enjeux d’un débat qui éclipsera probablement la campagne électorale, franceinfo a interviewé Jean-Eric Branaa, maître de conférences et chercheur à l’université Paris 2-Assas, et auteur récent de La Constitution et les institutions américaines.

Franceinfo: Pourquoi Ruth Bader Ginsburg est-elle devenue une icône de la gauche américaine?

Jean-Eric Branaa : Elle est la deuxième femme de l’histoire américaine à être nommée à la Cour suprême, et elle a pris la défense des droits des femmes, qui est la grande question de sa vie. Elle a longtemps été le conseiller juridique de laUnion américaine pour les libertés civiles (ACLU), l’équivalent de la Ligue des droits de l’homme. Elle a été nommée par Bill Clinton en 1993 pour mener ces combats, et notamment pour préserver le Roe v.Wade, qui a établi le droit à l’avortement en 1973.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser aujourd’hui, Ruth Bader Ginsburg était très modéré, et a notamment refusé de donner son avis sur la peine de mort. Mais elle est toujours considérée comme très libérale, au sens américain. En plus d’être l’une des rares femmes à la Cour suprême, elle en est devenue la doyenne en 2006. Toute la gauche américaine espérait qu’elle se présenterait pour que Joe Biden, s’il était élu, puisse nommer son successeur. Là où c’est compliqué, c’est qu’à la fin du mandat de Barack Obama, de nombreux intellectuels lui ont demandé de démissionner. Elle avait déjà eu trois cancers, et c’était pour empêcher Donald Trump de choisir son remplaçant. Elle-même, dans ses derniers jours, a déclaré qu’elle espérait que le Sénat attendrait que l’élection présidentielle soit passée avant d’organiser le vote de confirmation.

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Pourquoi l’orientation politique des juges de la Cour suprême est-elle une question si importante aux États-Unis?

En 1803, avec l’arrêt Marbury v. Madison, la Cour suprême se donne le droit, qu’elle n’avait pas lors de sa création en 1787, de dire si une loi est conforme à la Constitution. Il devient alors un «super tribunal», qui se place au-dessus du Congrès et peut dire s’il a mal fait. Elle assume donc un rôle politique important.

Il décide des décisions qui ont une influence extraordinaire sur la vie des Américains. C’est la Cour suprême qui a garanti le droit à l’avortement, qui a autorisé le mariage pour tous en 2015, qui a décidé d’instaurer la ségrégation puis d’y mettre fin … Ces questions devraient être tranchées par les représentants du peuple, mais ce sont les juges qui réglementent leur. Les débats autour de la peine de mort ou du droit de porter une arme à feu, par exemple, ne bougent pas au Congrès, mais à la Cour suprême.

Et la décision de nommer les juges qui la composent appartient au pouvoir politique?

C’est au président de nommer le juge, mais c’est le Sénat qui confirme sa nomination. C’est important: Joe Biden, lorsqu’il était président du Comité sénatorial de la justice, a bloqué la nomination d’un juge conservateur par Ronald Reagan.

Les présidents proposent tous des juges qui correspondent à leur politique. En un sens, ces nominations sont un moyen d’assurer la poursuite de leur politique au cours des décennies qui suivent. [les juges de la Cour suprême étant nommés à vie]. Si Donald Trump parvient à nommer un juge, ce sera forcément quelqu’un de très conservateur, probablement une femme pour renverser l’effet Kamala Harris ” [choisie par Joe Biden, le rival démocrate de Trump, pour être sa candidate à la vice-présidence], et quelqu’un de jeune, car elle doit rester assise longtemps. Je pense que ce sera Amy Coney Barrett, qui est une «créature» de Trump. Elle a failli être nommée en 2018, et coche de nombreuses cases: elle est contre l’avortement, fervente catholique alors que c’est un électorat qui risque de se tourner vers Joe Biden. De plus, elle vient du Wisconsin, un État que Trump doit absolument gagner.

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En 2016, le Sénat dominé par les républicains a empêché Barack Obama de nommer un juge avant l’élection présidentielle. Mais cette fois, il est de la même couleur politique que le président. Cela signifie-t-il que Donald Trump est assuré de pouvoir nommer Remplacement de Ruth Bader Ginsburg avant la fin de son mandat?

Ce n’est pas du tout évident et c’est pourquoi nous nous engageons dans un combat politique. Mitch McConnell doit déjà [le leader des républicains au Sénat] accepte qu’il y ait un vote de confirmation. Pour l’instant, il a adressé une lettre aux sénateurs républicains les exhortant à ne pas parler à la presse, signe qu’il y aura des négociations. Ensuite, Trump doit choisir rapidement un candidat, ce qui peut être fait dès lundi ou mardi. Puis il y a le vérification, une procédure dans laquelle on plonge dans la vie du juge et de sa famille, pour voir s’il n’y a pas d’obstacle à sa nomination. En moyenne, cela dure 25 jours.

Ensuite, le candidat est auditionné par la commission sénatoriale de la justice. Son président, Lindsey Graham, et deux autres de ses membres républicains sont sur un siège éjectable aux élections de novembre: les démocrates de leurs États vont faire tout un plat pour les décourager de passer par ces auditions, et les ultraconservateurs feront le même dans l’autre sens. Les auditions n’auront jamais eu lieu sous une telle pression.

Enfin, la nomination devra être votée en séance plénière du Sénat. Cependant, la majorité républicaine est très faible – 53 sénateurs sur 100 – et le candidat de Trump devra être approuvé par 50 sénateurs.

Les sénateurs républicains peuvent-ils vraiment bloquer la nomination d’un juge conservateur?

Mitt Romney, élu de l’Utah, a déclaré qu’il refuserait de voter. Lisa Murkowski, sénatrice républicaine d’Alaska, a déjà annoncé qu’elle ne voterait plus pour Trump et qu’elle n’hésiterait pas à suivre ses principes. Susan Collins, son homologue du Maine, qui vote toujours modérément, a 10 points de retard dans les sondages dans son état. Et, selon un sondage réalisé avant la mort de Ruth Bader Ginsburg et publié dans le New York Times, les habitants du Maine veulent qu’un nouveau juge de la Cour suprême soit nommé par Joe Biden s’il est élu. Ne pas voter pourrait donc être sa dernière chance d’être réélue.

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Enfin, certains vieux sénateurs républicains ont aussi des principes. Interrogé sur cette possibilité, Chuck Grassley a déclaré qu’il ferait comme en 2016 et ne voterait pas. À l’époque, Lindsey Graham occupait le même poste et disait “Si jamais je change d’avis, tu peux dire que je suis un menteur”.

Enfin, en Arizona, une élection sénatoriale spéciale a lieu, dont le vainqueur n’aura pas à attendre le 3 janvier pour entrer au Sénat, mais deviendra sénateur en novembre. Martha McSally, la républicaine sortante, devrait être vaincue par le démocrate Mark Kelly [offrant donc une voix supplémentaire au camp démocrate, si le vote n’a pas eu lieu d’ici là]. Plus largement, si le vote a lieu après l’élection et que Donald Trump perd, peut-être que certains sénateurs républicains voudront être vus par le nouveau président.

Si, au contraire, un juge conservateur est nommé, quelles en seront les conséquences pour les États-Unis?

La Cour suprême aurait six conservateurs pour trois progressistes. John Roberts, conservateur mais qui fait aujourd’hui office de pendule et vote parfois avec les progressistes, serait marginalisé ou ramené dans son camp. Il s’est notamment opposé aux lois du Texas et de la Louisiane qui restreignaient le droit à l’avortement.

Avec un juge conservateur supplémentaire, le financement du planning familial [qui garantit l’accès à l’avortement] serait définitivement coupé. Le mariage pour tous peut également être menacé, non pas dans son principe mais dans son application, qui peut comporter de nombreuses exceptions. La Cour suprême devra également se prononcer sur les divisions électorales, qui jouent sur l’équilibre futur du Congrès. La peine de mort est également un sujet, tout comme le droit des armes, un gros problème que Joe Biden promet de résoudre. La campagne électorale est donc terminée, nous ne parlerons que de cette nomination à la Cour suprême.

François Faure

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